Partager l'article ! Quand la presse fait le quotidien. Entretien avec Pascal Vion, ancien directeur de la Maison d’arrêt Jacques Cartier: Pascal Vion, directeur d ...
Pascal Vion, directeur de la
maison d’arrêt des Hauts de Seine [et précédemment directeur de la Maison d’arrêt Jacques Cartier, ndlr], est un précurseur dans la diffusion de
l’information auprès des détenus. Il nous fait part de son expérience, d’abord à la prison de Rennes, puis à celle de Nanterre.
« Pour moi, l’expérience de la presse en prison a commencé à Rennes. Cela fait quinze ans que je suis dans l’administration pénitentiaire et c’est sans doute l’expérience qui, jusqu’à présent, m’a le plus marqué. Elle est vraiment révélatrice de ce qu’un directeur peut impulser en prison. Bien sûr, cela suppose de l’envie et de l’énergie. »
Rencontre entre un directeur de prison et un patron de presse.
« À l’origine de ce projet, il y a d’abord François-Régis Hutin, le patron du groupe Ouest-France, dont le père, résistant, a été incarcéré pendant l’Occupation à la prison Jacques Cartier de Rennes. Il a pour la prison un intérêt sincère et se sent concerné par les personnes détenues. M. Hutin a souhaité que je vienne au journal avec les personnels, de façon à ce qu’on puisse se rencontrer et échanger. J’y suis donc allé avec une vingtaine de fonctionnaires, essentiellement des surveillants. Lui a présenté le journal, moi j’ai présenté la prison, puis nous avons déjeuné ensemble : un beau moment, très valorisant pour les personnels ! C’est à la fin de la soirée, après la visite des rotatives du journal, que l’idée est venue de diffuser gratuitement Ouest-France auprès des détenus. En discutant, on s’est rendu compte que le journal était très connu, mais peu lu par les détenus : une vingtaine environ, sur les 500 que comptaient la prison de Rennes, l’achetaient plus ou moins régulièrement. »
Un journal partagé entre les détenus d’une même cellule.
« Quelques jours plus tard, j’ai rencontré le directeur départemental des ventes de Ouest-France. Nous hésitions entre deux formules : permettre aux détenus arrivants d’avoir le journal au moment de leur mise sous écrou de façon à atténuer les effets du choc carcéral (soit une dizaine de journaux par jour) ou bien, une hypothèse maximaliste : 500 journaux pour 500 détenus chaque jour. Finalement, on est arrivé à quelque chose d’intermédiaire : un journal par cellule, soit 300 journaux par jour (nombre qui a été un peu réduit par la suite). L’idée était que le journal circule de mains en mains, que les détenus, deux ou trois par cellules, se le partagent.
Mais nous ne nous sommes pas limités à ça. La prison reste une affaire globale : il y a bien sûr les détenus, mais aussi tous ceux qui vivent avec eux au quotidien, qui partagent l’enfermement, principalement les personnels de surveillance. J’avais sensibilisé le patron de Ouest-France à cette dimension de notre travail. On a donc signé une deuxième convention, cette fois-ci avec l’amicale des personnels, qui propose une réduction à l’abonnement de 40%, soit, pour 140 personnels pénitentiaires abonnés, une subvention virtuelle de 14 000 euros par an ! »
Une initiative qui s’est étendue.
« Quelques semaines après, le patron de Ouest-France a indiqué qu’il était prêt à aller plus loin. Le projet a été présenté à Alain Jego, à l’époque directeur interrégional de Rennes. Il s’agissait de décliner régionalement ce qui s’était fait localement. Et ça s’est mis en place dans tous les établissements du Grand Ouest, y compris les plus petits. Je crois que ça coûte plus de 100 000 euros par an à Ouest-France ! »
Concrètement, comment se passe la distribution ?
Les journaux arrivent le matin et sont mis à disposition des détenus lors de la distribution du petit déjeuner. Au démarrage, en mars 2006, un tract syndical a été diffusé, demandant aux surveillants rennais de refuser de « distribuer gracieusement ce journal », en arguant du fait qu’ils y perdraient « l’autorité, la discipline et le respect auxquels les surveillants peuvent prétendre et qui malheureusement sont régulièrement bafoués ».
J’ai alors rappelé que les détenus devraient se lever pour venir chercher leur journal et qu’il n’était pas question qu’on leur amène au lit. Cette expérience a eu un point positif qui, pour être honnête, n’était pas prévu à l’avance : en apportant le journal aux détenus, les surveillants retrouvent une posture, du pouvoir et de la dignité.
La presse distribuée en prison présente néanmoins quelques inconvénients. Les cours de promenade sont certes plus sales et les cellules aussi ont été encombrées. Du coup, nous avons mis en place le tri sélectif et le recyclage du papier journal. »
À Nanterre.
« Quand je suis parti de Rennes, j’ai invité M. Hutin à mon pot de départ et j’ai évoqué avec lui mon envie de reproduire cette expérience dans ma nouvelle affectation. Peu de temps après mon arrivée à Nanterre, il s’est déplacé à la maison d’arrêt avec le PDG de 20 minutes (il s’avère que 20 minutes appartient en partie au groupe Ouest-France) et nous avons mis en place la diffusion du journal sur le même modèle qu’à Rennes. Bien que 20 minutes soit un journal gratuit, nous bénéficions d’une livraison quotidienne sur place qui est prise en charge par le journal.
Les choses ont été plus faciles qu’à Rennes. La distribution du 20 minutes s’est accompagnée d’une réorganisation de l’acheminement du pain, qui est maintenant livré le matin, au petit déjeuner. Auparavant, le pain était livré et distribué le midi. Le pain du petit déjeuner n’était donc pas frais car c’était le pain de la veille. Les détenus viennent chercher leur pain et leur journal à la porte de leur cellule : ils se lèvent, même si c’est symbolique.
Nous mettons aussi à disposition le journal La Croix par l’intermédiaire d’une visiteuse de prison qui travaille pour ce quotidien. Elle m’a parlé de leur système de double abonnement : certains abonnés payent deux fois pour permettre à des gens sans revenus de pouvoir lire le journal gratuitement. Depuis plus d’un an, on reçoit donc chaque jour environ 300 exemplaires du journal La Croix qui est mis à disposition au pied des bâtiments dans des présentoirs. »
« Pour conclure, je dirais qu’il est aussi important d’assurer l’accès à l’information que d’offrir telle ou telle prestation aux détenus. On peut imaginer que ça peut donner le goût de la lecture à un public qui est potentiellement plus éloigné de la lecture. Dans 20 minutes comme dans Ouest-France, les détenus lisent principalement les résultats sportifs et le programme télé, mais ça ne veut pas dire qu’ils se limitent à ça. Quand j’étais à Rennes, certains collègues craignaient une augmentation des violences à cause de la rubrique des faits divers désormais largement diffusée dans la maison d’arrêt. Mais je pars du principe que, dès lors qu’une affaire est publique, il ne sert à rien d’essayer d’en limiter la circulation… Vous ne pouvez rien cacher en prison !
Si une affaire connaît une certaine publicité, susceptible d’avoir un impact sur la détention, nous en sommes généralement informés et nous prenons les mesures adaptées. »
Propos recueillis par :
Claire Van Den BOGAARD
Rédactrice en chef du Passe-Murailles, publication du GENEPI
&
Thomas HUET
Ancien vice-président du GENEPI chargé de la communication
[Article initialement paru dans Le Passe-Murailles N°18, « Médias et prison », mai/juin 2009.]




