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Le travail d’intérêt général, une dimension efficace de la justice restaurative

 

 

Photo0086.jpgDans le quartier, tout le monde connaît aujourd’hui la petite entreprise de Manolo et Florio, Allô Bousiers. Un service de nettoyage à domicile s’inspirant d’Apéro minute, traitant les urgences à toute heure du jour et de la nuit. Leur atout ? Outre leur disponibilité, une ardeur enjouée au travail, peu courante dans ce secteur professionnel mais très appréciée par la clientèle.

Comme en témoigne Simone, qui ne peut plus se passer de leurs services : « Je les appelle souvent, même la nuit, et ils me nettoient la plomberie à des tarifs très abordables » Elle ne cache pas, d’ailleurs, avec une pointe d’humour, une petite préférence : « Surtout Manolo, il sait manier la brosse, contrairement à mon empâté de mari ! »

Manolo, semble-t-il, a ainsi trouvé sa vocation : « Avant j’étais un p’tit con. J’étais paumé, j’avais pas de but. Mais maintenant j’aime ce que je fais. Wesh putain, j’aime ! La Justice elle m’a ouvert les yeux. »

 

Il est peu commun d’entendre un ancien délinquant remercier la Justice. Mais il faut dire que Manolo et Florio reviennent de loin. Tous ici se souviennent de « l’Affaire »… Retour sur les faits.

 

1er janvier 2010. Il est 6H du matin quand Monsieur Durand, père de famille sans histoire employé par le service technique de la mairie, prend son travail. Une tâche dangereuse, alors que titubent encore quelques fêtards dans la rue pour le Nouvel An. Les lieux d’usage public sont particulièrement sales, repeints par l’innommable, ce qui énerve à juste titre Monsieur Durand. Arrivé dans les toilettes du centre-ville, il craque.

Il revient aujourd’hui pour nous sur cette nuit infernale : « Je me disais déjà que mon salaire ne justifiait pas qu’on me traîne ainsi dans la merde, mais alors là ! Je n’avais jamais vu ça ! Un vrai feu d’artifice, ouais ! Ces sagouins n’avaient pas épargné un centimètre carré ! » Alors qu’il vient de jeter sa combinaison au sol en criant « Je démissionne ! », le pire se produit. « J’ai senti quelque chose sous mon pied, de visqueux et glissant, mais c’était trop tard. J’ai perdu l’équilibre ». Déchu par quelque étron, il s’étale de tout son long sur le sol infect et s’y casse le bras. Il sera sauvé in extremis, un peu plus tard, par un promeneur ayant appelé la Police.

 

Dès le lendemain, le drame fait la une du Parisien, agrémentée d’une photo de Monsieur Durand sur son lit d’hôpital. Il est profondément choqué, nous dit-on, mais ses jours ne sont plus en danger. L’article s’accompagne d’un sondage : 63% des Français estiment que le gouvernement ne lutte pas assez efficacement contre l’insécurité sanitaire.

Face à la pression populaire, Brice Hortefeux est contraint de s’exprimer : « C’est une atteinte inadmissible à la République et aux valeurs qu’elle défend. Les auteurs seront démasqués, et tenus de répondre de leurs actes par une peine exemplaire. Qu’on se le dise, nous ne laisserons pas nos toilettes publiques à la merci de voyous sans foi ni loi. J’en fais mon combat, au nom de la France qui travaille et paye ses impôts. » Il est rapidement soutenu par le reste de sa coalition. Rachida Dati révèle que « le phénomène n’est pas nouveau, et qu’il est grand temps qu’il connaisse une fellation ». Michèle Alliot-Marie promet des mesures drastiques : « Le personnel de la Justice disposera désormais d’une méthodologie de repérage et les malpropres recevront un kit contenant des pyjamas en papier alvéolé. »

 

Cependant, cet emballement ne fait pas l’unanimité. Une pétition circule, recevant de nombreux soutiens associatifs, artistiques et politiques. Du côté des associations le GENEPI, notamment, dénonce « cette politique spectacle nourrie par un populisme pénal, qui contrevient aux principes les plus élémentaires de la Justice ».

Du côté des artistes, le président du Comité des amateurs de Marcel Duchamp est le plus circonspect : « Il s’agit à n’en pas douter d’une démarche artistique incomprise. C’est même une esthétique de l’absurde éminemment plus brute que « l’urinoir », un coup de génie ! » Des chanteurs populaires s’engagent : les Enfoirés font une reprise d’un vieux tube dont les fonds seront entièrement reversés aux organismes de lutte contre l’incontinence.

Du côté des politiques, Daniel Cohn-Bendit s’insurge : « Ce devrait être un droit fondamental que de pouvoir écouter sa nature, où bon nous semble, sans être castré par un ordre liberticide ! » Noël Mamère n’a pas plus la langue dans sa poche : « C’est le symptôme le plus logique d’un climat pourri, c’est la France qui pue ! » Ségolène Royal reste plus mesurée : « Il est temps pour les patriarches qui nous gouvernent d’avoir la bravitude d’admettre leurs erreurs. Ce n’est pas avec toujours plus de sécurité que nous allons résoudre les problèmes : mettons en place une police sanitaire de proximité, allons dans les collèges promouvoir le vivre-ensemble, proposons une aide crédible aux personnes accédant difficilement aux produits d’hygiène et à l’éducation à la propreté. » Même à droite, certaines langues se délient, comme Dominique de Villepin : « Il y a une tâche jusque sur notre drapeau. »

 

L’affaire est au centre des médias (sauf pour Jean-Pierre Pernaut bien sûr, qui par militantisme préfère couvrir la fête de la saucisse de Marly-Gaumont) et fait le buzz sur Internet : très vite fleurissent des vidéos où les exploits personnels sont mis en scène, jusqu’à enrager les autorités et inquiéter certains sociologues, parlant d’un phénomène de « happy defequing ».

 

Confondus par leur ADN, « omniprésent sur les lieux de l’infraction » selon un porte-parole de la Police Judiciaire, Manolo et Florio sont finalement interpellés un matin à leur domicile, puis placés en garde à vue. Le magistrat chargé de la procédure est par chance fraîchement débarqué de Béthune : « Je refuse de faire de cette affaire un lynchage, l’exemplarité n’est pas inscrite dans nos lois ! S’il y a bien une responsabilité à souligner ici, c’est celle de la municipalité, qui exploite sans vergogne un employé technique dans un mépris total de ses conditions de travail ! C’est sûr, les cols blancs eux, ne sont jamais tachés ! »

 

La sanction tombe : 100 heures de travail d’intérêt général de nettoyage, encadrée par une brigade de salubrité publique. Le symbole est fort quand un matin, c’est sur les lieux du calvaire de Monsieur Durand que les deux délinquants effectuent leur peine. Une activité à laquelle, contre toute attente, ils prennent goût jusqu’à décider de monter leur propre entreprise.

 

Aujourd’hui Manolo est un homme épanoui : « J’ai encore commandé deux nouvelles mobylettes, avec notre logo la brosse d’or. C’est un commerce qui tourne ! Tiens, d’ailleurs j’ai un appel de Simone ! » Un dénouement qui prouve qu’avec eu peu de volonté, il y a une seconde vie possible après la peine…

 

  L. T.

GENEPI - Rennes

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